L’économie est un gaming d’enfants

Acheter, le petit boulot qui peut rapporter gros

© Victor Hernandez

Les juniors pourraient se contenter de consommer comme leurs parents. Acheter beaucoup et puis jeter autant. Mais, en 2021, l’acte d’achat nourrit d’autres ambitions. Acheter, c’est aussi investir.

Si les ados transforment leur compte Instagram en boutique, passent des heures à analyser les taux de rendement de leurs baskets et programment des bots acheteurs, ce n’est pas pour la beauté du geste. C’est que pour eux, c’est le petit boulot le plus accessible pour se faire un peu (voire beaucoup) d’oseille. À 16 ans, Félix voulait financer un voyage humanitaire au Vietnam. Et c’est faute de pouvoir être serveur que David paye ses frais de scolarité en vendant des cartes mères sur Internet. Tandis que Jonas s’est mis à dealer des baskets pour autofinancer sa passion pour... les belles baskets. Tous évoquent avec envie « ceux qui réussissent à en vivre » . L’histoire de Joe Franklin, qui s’est lancé à 12 ans avec 300 livres reçues pour son anniversaire et qui, cinq ans plus tard, quittait le lycée pour revendre des paires de baskets à 57 000 livres, se conte avec autant de délectation qu’en son temps l’histoire d’Apple, créée par un Steve Jobs reclus dans le garage de ses parents.

L’économie est un gaming d’enfants

Et si les gamins avaient appris la gestion en jouant ? Sur Football Manager, les joueurs gèrent les finances de leur club de foot, fédèrent un collectif et effectuent des transferts de joueurs à plusieurs milliers d’euros (virtuels). À la faveur du confinement, le jeu qui fête pourtant ses 15 ans a battu des records d’utilisation et se classe dans le top 10 de la plateforme Steam. Sur Roblox, le jeu qui revendique 115 millions d’utilisateurs actifs, les plus jeunes apprennent également à entreprendre et à gérer, financer et faire fructifier leurs Robux – la monnaie virtuelle locale. Même dans l’univers acidulé d’Animal Crossing, la spéculation de navets et de clochettes va bon train. D’un côté, les jeux nous apprennent la finance et la gestion. De l’autre, la Bourse ressemble à une grande cour de récréation. Et, au milieu de tout ça, les ados jouent aux tradeurs avec leurs baskets. Logique !

La business school de la vie

Le trading, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas ? Encore loin de la vie active, et même des études supérieures, pour certains, les jeunes conso’tradeurs ont développé toutes les compétences d’un élève de MBA. Ils savent non seulement compter, calculer leurs budgets prévisionnels, emprunter – à taux zéro ! – auprès de leurs parents et gérer leurs problèmes de trésorerie d’une main de maître, mais aussi faire tourner la logistique en mettant la main au rouleau de Scotch et même déterminer le meilleur canal de vente. Mais surtout, surtout, ils savent coller aux désirs de leurs clients, les faire rêver et les pousser à dépenser toujours plus. Alors forcément, quand on leur demande ce qu’ils comptent faire plus tard, la business school fait figure de voie toute tracée. Les uns s’imaginent déjà gérer leur propre commerce. Les autres se rêvent en banquier d’affaires internationales. L’imaginaire loup de Wall Street n’est pas mort..., il fait rêver encore.

Je vends donc je suis

« Je m’ennuie. J’ai 8 000 dollars, dans quoi je peux investir qui rapporte au moins un petit peu » , postait Biged42069 sur le forum r/WallStreetBets le 28 janvier 2021. Et tous les tradeurs amateurs de Reddit de répliquer : GAMESTOP ! Derrière l’affaire qui a fait trembloter Wall Street début 2021, on découvre une bonne couche d’ennui. Sur les forums Reddit ou Discord, où on parle tant d’investissement et de finances, après près d’une année de pandémie, le désœuvrement est tout aussi moteur que la recherche de profit. Parfois plus. Après l’économie de la passion, bienvenue dans l’économie de l’ennui !  

À la recherche de l’effet de meute

SOLD OUT ! C’est ce qu’affichent tous les cook groups. La technique est vieille comme le marketing : moins y en a, plus on en veut. Alors forcément, une fois qu’on fait partie du club ultrafermé, tout change. « C’est un peu comme une seconde famille » , confie David, qui passe plusieurs heures par jour à papoter sur Discord avec les membres de son cook group ; ils se prêtent des bots, s’échangent des bons tuyaux, mais pas seulement. Car on parle aussi de tout autre chose. On partage, par exemple, des photos de sa ville pour voyager par procuration. Plus qu’un club, c’est une meute que recherchent les conso’tradeurs. Un clan soudé au sein duquel ils peuvent partager leurs succès et leur vie quotidienne, mais aussi affronter ensemble les autres cook groups pour choper les meilleures baskets.

Mon finfluenceur m’a tuyauté

Depuis le début de la crise, des influenceurs d’un nouveau genre ont débarqué sur Instagram, TikTok et YouTube. Leur but : nous apprendre à gérer nos finances et investir dans ce qui rapporte. Alors que certains s’inquiètent de l’épargne forcée engendrée par la crise – estimée à 75 milliards d’euros en France –, ces influenceurs de la finance, étrangement baptisés les « finfluenceurs » , abreuvent leurs abonnés de petits tips et de bons placements. Options d’achats, NFT, ETF, taux d’intérêt… Humphrey Yang explique tout ça à son 1,6 million d’abonnés sur TikTok. Pendant ce temps, Haley Sacks, alias Mrs. Dow Jones sur Instagram et pop star autoproclamée de la finance, décrypte l’affaire Gamestop à coups de mèmes pour ses 196 000 fans. Star parmi les stars, le chef de file des finfluenceurs n’est autre qu’Elon Musk himself. Du Dogecoin au studio de jeu vidéo CD Projekt, il suffit d’un seul tweet de saint Elon pour faire décoller le cours de n’importe quelle action. Le site Elon Stocks propose même de vous alerter par SMS à chaque vision du patron de SpaceX et Tesla. Amen la thune !

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