Frédéric Mazzella

Frédéric Mazzella : « D’ici 2025, 220 000 emplois dans la tech devront être pourvus »

© (c) Eyrolles

Comment crée-t-on une licorne ? C’est ce qu’on a demandé à Frédéric Mazzella, président-fondateur de BlaBlaCar et co-président entrepreneur de France Digitale.

Il est l’un des entrepreneurs les plus emblématiques de l’écosystème tech français. On lui doit avec ses associés l’une des toutes premières licornes françaises, BlaBlaCar. Connu d’abord sous le nom de Comuto, de Covoiturage.fr, puis BlaBlaCar, la startup a inscrit durablement dans les pratiques des Français, le covoiturage comme solution de déplacement. Il vient de sortir Mission BlaBlaCar, les coulisses de la création d’un phénomène aux éditions Eyrolles, ouvrage pratique sur la question de l’entrepreneuriat, qu’il a co-écrit avec Laure Claire Reiller et Benoît Reiller.

L’ADN Business : Lorsque vous créez BlablaCar en 2006, l’écosystème tech français est à des années-lumière de celui qu’on connaît. La Cantine – un espace de coworking et de rencontres créé par Silicon Sentier – n’est lancé qu’en 2008. Puis Paris accueille son premier incubateur avec le NUMA. 15 ans plus tard, la France est largement équipée en structures d’accompagnement. À l’époque, comment vous formez-vous ?

Frédéric Mazzella : Il y avait quand même Silicon Sentier, je crois. La Cantine a démarré en 2008, j'y allais de temps en temps. On pouvait y rencontrer des entrepreneurs. Et effectivement, ce genre de lieu était un peu rare. En 2007, j'ai fait un MBA d'entrepreneuriat. Tous les cours que je pouvais prendre sur le sujet à l'INSEAD, je les prenais. C'est comme ça que je me suis formé. C'est sûr que c'est un peu plus cher que d'aller dans un incubateur. (Il rit). Il y a même moins cher qu'un MBA et qu'aller en incubateur, c'est de lire mon livre !

Mais est-ce qu’aujourd’hui, on n’est pas aussi dépourvu lorsqu’on souhaite créer une entreprise, tant les accompagnements sont nombreux ? Où rencontrer les gens dans cette pléthore de possibilités ?

De toute manière, rencontrer l'âme sœur pour monter sa boîte, ça a toujours été dur. Même pour rencontrer l'âme sœur tout court, remarquez. Mais il existe toujours des endroits où on le sait, il est possible de rencontrer des gens prêts à monter leur boîte. Les Startup Weekend, par exemple, où se croisent des personnes qui ont une idée et pas de partenaire, ou une compétence, mais pas d'idée. Il y a même l'inverse qui existe. Des incubateurs tels qu'E-Founders ont une idée et recherchent une équipe pour la mettre en œuvre. À chaque entrepreneur, le modèle qui lui correspond. Mais oui, aujourd'hui, il y a beaucoup plus de possibilités que lorsqu'on a lancé BlablaCar.

On a rapidement reproché aux champions de l'économie collaborative les Uber, les Airbnb d'avoir dévoyé, trahi les valeurs du pair-à-pair. Sauf vous, BlaBlaCar. Comment l'expliquez-vous ?

Ce qu'on a mis sous le chapeau d'économie collaborative était bien plus complexe que ça. L'économie collaborative, c'était bien vu et considéré comme « cool ». Tout le monde a souhaité s'y associer. Le terme est apparu vers 2011. L'économie du partage était alors très mal définie. Depuis, elle a été analysée très justement par Rachel Botsman (essayiste américaine qui a beaucoup travaillé autour de la thématique de la consommation collaborative, ndlr). D'un coup, dans les années 2010 on découvre la puissance des plateformes pour relier des millions de gens. Je crois que pour nous, ça s'est joué sur la dimension de partage. Le principe de BlaBlaCar, c'est qu'un conducteur propose les places libres dans sa voiture. Au-delà de ces places disponibles, il est présent, il interagit avec les gens qui voyagent avec lui. Avec bien sûr, un partage des frais de l'essence, ce qui fait tout l'intérêt économique des deux partis.

Dans la sharing economy, on intégrait aussi les services où le particulier met à disposition sa voiture, mais pas son temps. Airbnb, au départ, était basé sur le partage de son temps. C'était une chambre chez l'habitant donc l'hôte qui donne de son temps. Puis louer son appartement sans être présent est devenu la norme. Uber, dans un autre registre, qui était catégorisé dans la sharing economy, est reclassé un peu plus tard et initie ce qu'on appelle la gig economy (l'économie à la mission, ndlr). Dans une voiture, un conducteur emmène quelqu'un d'un point A à un point B. C'est l'un des deux qui donne son temps à l'autre. Ce n'est pas du partage, mais du travail.

Vous évoquez assez longuement dans le livre les écueils que vous avez pu rencontrer dans la création de BlaBlaCar. Vous racontez notamment comment au départ les utilisateurs ne se sentent pas suffisamment engagés et plantent certains rendez-vous. On se demande si vous n'avez pas dû aussi dépasser un autre écueil, une barrière culturelle liée au fait qu'en France, le covoiturage n'était pas entré dans les mœurs dans les années 2010, contrairement à nos voisins Allemands pour qui il est un sport national.

Oui, tout à fait. BlaBlaCar, aujourd'hui, rassemble 100 000 millions de personnes – 20 millions en France, 30 en Russie, 10 au Brésil et de 7 à 8 en Allemagne. Les Allemands covoiturent donc désormais moins que les Français. Le covoiturage (proposé en ligne, ndlr) n'existait pas du tout en France quand on a créé BlaBlaCar. Il y avait bien Allostop, mais c'était sans commune mesure avec le volume de Mitfahrgelegenheit.de (site alors leader avec Mitfahrzentrale dans le covoiturage en Allemagne, depuis rachetés par BlaBlaCar, ndlr).

Les Allemands, quand ils donnent une heure de rendez-vous, la tiennent. En France, au début, on a eu un problème d'engagement. Les utilisateurs doivent pouvoir compter sur une solution de déplacement. Et on avait tout simplement des gens qui ne venaient pas aux rendez-vous, donc on se retrouvait avec des conducteurs qui surbookaient. Et régulièrement, des passagers se retrouvaient sans covoiturage puisque tout le monde s'était présenté.

Vous avez donc mis en place la réservation en ligne, plus engageante.

Oui, c'était compliqué autrement. Les passagers réservaient deux voitures pour être sûrs d'avoir une solution de déplacement. Sans cette réservation et ce paiement à l'avance, c'était la mort du réseau assurée. Grâce à ça, on est passés très rapidement de 35 % de désistements à moins de 3 %.

Et j'imagine que ça vous a aidé à trouver votre modèle économique. Vous écrivez en avoir essayé 6 et vous les décrivez d'ailleurs avec pas mal de détails. Pensez-vous qu'en 2022, vous auriez pris le temps de tester six modèles ?

Une levée de fonds, ce sont des moyens à mobiliser pour un projet entrepreneurial. Libre à l'entrepreneur de les gérer au mieux. J'ai pu tester avec mes associés six modèles économiques sans argent. Si avec de l'argent, on n'arrive pas, on ne se laisse pas tester, c'est simplement qu'on est dépensier. C'est à l'entrepreneur de gérer son temps et ses moyens, mais aussi les relations avec ses investisseurs en leur expliquant pourquoi il croit à tel modèle.

Donc tester à l'envi, et aussi penser la crise comme une opportunité, écrivez-vous. C'est plutôt un discours d'artiste ça, de croire que c'est dans la contrainte que se loge parfois la plus grande créativité. BlaBlaCar a donc traversé un certain nombre de crises, dont la dernière, et pas la moindre, la crise sanitaire. En quoi peut-elle être une opportunité ?

Une crise, c'est un changement des règles du jeu. Ça ouvre des portes, ça déploie le champ des possibles. Pendant le premier confinement, on a lancé BlaBlaHelp, un service d'entraide entre voisins pour les courses de première nécessité. Et on s'est rendu compte que la communauté BlaBlaCar était toute prête à s'aider pour autre chose que du déplacement. Les utilisateurs sont prêts à l'entraide, tout simplement. Saviez-vous que le signe chinois représentant « la crise » est le même que celui qui exprime « l'opportunité »  ?

Une autre actualité un peu plus réjouissante : celle des 25 licornes françaises. Quel est votre regard là-dessus en tant que toute première licorne (avec Criteo et Vente Privée) ?

C'est la suite logique de l'expansion de l'écosystème qu'on voit et qu'on accompagne depuis plusieurs années, notamment à France Digitale. Ces sociétés ont atteint un degré de maturité qui leur permet de lever des sommes assez conséquentes. Ça se voit davantage. Avant de lever 500 millions, elles en ont levé 1, 5 puis 50. Et enfin 500, ce qui produit un effet wahou auprès du grand public, mais c'est la suite logique. C'est aussi ce qui était arrivé à BlaBlaCar. Avant de lever 200 millions, il faut rappeler que Daniel (son associé, ndlr) et moi, on avait levé, en fait, mis 5 000 euros chacun. Là, on le voit davantage. L'écosystème est mature. C'est très bien. En France, on a 25 ou 26 licornes désormais. Les Allemands, une trentaine ; les Anglais, une cinquantaine. Et savez-vous combien les États-Unis en ont ?

200 ?

650. Le ratio du nombre de licornes par habitant aux États-Unis est cinq fois plus élevé qu'en France. Pour répondre plus complètement à la question, je suis très heureux de cette évolution de l'écosystème tech français. On ne le rappelle pas assez mais ça représente beaucoup d'emplois. C'est 90 % de CDI. Si on parle autant de licornes, ce n'est pas juste pour se réjouir, mais pour rappeler que c'est là que se loge l'économie du futur. Et aussi, que si ces entreprises ont levé beaucoup d'argent, malheureusement, on a une pénurie de talents. Ce secteur crée beaucoup d'emplois mais il souffre de ne pas trouver des personnes à recruter. L'enjeu du moment, c'est de faire en sorte de former suffisamment de gens, mais aussi de mener un travail, un accompagnement des personnes qui souhaitent se reconvertir dans ce secteur. D'ici 2025, on anticipe qu'on aura besoin de recruter plus de 220 000 personnes. Je ne sais pas où on va les trouver.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.