Homme de dos avec des grues en arrière plan

Et si la filière BTP devenait elle aussi responsable ?

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Si de nombreux axes de reflexions occupent d’ores et déjà le débat public, force est de constater que les engagements sociétaux dans ce secteur demeurent encore insuffisants et trop abstraits par rapport à l’urgence qu’on sait.

Michel Sapranides, gérant fondateur du groupe Sigma Technologies et auteur de l’essai autobiographique Leader Sociétal nous livre ses pistes pour repenser le secteur du BTP sur le très long terme.

Transition énergétique

Il conviendrait d’attirer l’attention sur l’impact environnemental absolument considérable du BTP. Dans les classements mondiaux des secteurs produisant le plus d’émissions de gaz à effet de serre et consommant le plus d’énergie, les secteurs du BTP et des transports arrivent respectivement premier et deuxième (Source). On peut donc mesurer l’ampleur du problème quand ces deux secteurs convergent dans le cadre d’une même activité, notamment un chantier.

La France est le premier pays européen à tenir compte des gaz à effet de serre produits à chaque étape d’un chantier de construction. L’enjeu est d’autant plus important qu’un bâtiment neuf émet la moitié de ses gaz à effet de serre pendant sa construction. Par ailleurs, en 2030, les voitures électriques et hybrides représenteront presque la moitié des ventes de nouveaux véhicules.

La tendance générale est donc relativement bonne dans ces deux secteurs. Mais le BTP ignore encore beaucoup trop l’électromobilité. Les stations de recharge, essentiellement à domicile, sont quasi‑inexistantes sur les lieux de travail et dans l’espace public. C’est notamment là que les acteurs du BTP se doivent d’intervenir. Aussi, l’intégration des stations de recharge dans les parkings et les copropriétés est l’enjeu crucial de ces prochaines années. D’où la convergence indispensable entre le véhicule électrique et la construction écoresponsable.

Mais la transition énergétique passe aussi par les startups innovantes. Les véhicules électriques mis à disposition par Supervan et Free2Move permettent aux PME du BTP, à l’instar de mon groupe Sigma Technologies, d’atteindre à terme l’objectif d’un parc automobile de zéro véhicule.

Gestion des déchets

Selon le ministère de la Transition écologique et solidaire, les activités du BTP génèrent 75 % des déchets produits en France (Source). Ce qui en fait le secteur d’activité le plus polluant. Il existe des réflexions en cours sur une optimisation de la gestion des déchets issus de la construction (Source). Si les initiatives impressionnent par leur nombre, elles déçoivent par leur laxisme. Aucune n’est coercitive. Or il est de notoriété publique qu’une mesure n'est efficace que si elle est coercitive, de surcroît en matière environnementale.

La plus célèbre et récente de ces mesures est la responsabilité élargie du producteur (REP) pour les produits et les matériaux de construction du secteur du bâtiment, soit la mise en vigueur dès janvier 2022 du tri et de la collecte des déchets du bâtiment, en vertu de la loi anti-gaspillage et pour une économie circulaire (AGEC). En définitive, la REP consistera à créer une nouvelle économie circulaire.

Mais la loi du marché suffira-t-elle à inciter les acteurs du bâtiment à participer à cette nouvelle économie circulaire ? La question se pose réellement.

Certes, le maillage de points de collectes prévoit théoriquement une reprise à moins de 10 km. Mais quand on sait la lourdeur logistique d’un simple déplacement d’engins de chantiers d’un point A à un point B, la tentation – absolument illégale – d’enfouir les déchets dans le terrain à bâtir, risque hélas de perdurer. Et quand un maître d’œuvre n’engagera que des producteurs non déclarés, extérieurs à cette économie circulaire, partagera-t-il la responsabilité pénale de ces derniers ? Une fois encore, le risque de sanction fait défaut. D’où, par ailleurs, l’apport sociétal considérable des startups comme Big Bag'n Go spécialisées dans l’évacuation des déchets de chantiers à Paris.

Conditions de travail sur les chantiers

Fait tristement banal, en 2021 en France, des ouvriers dorment encore sur les chantiers. Comme je le souligne dans mon dernier livre Leader Sociétal, ce manquement à leurs droits est hélas très loin d’être le seul. Il convient aussi de souligner le non-respect quasi-systématique des règles de sécurité, les accidents résultants, le travail de nuit, le remplacement instantané d’ouvriers récalcitrants, les rémunérations fixées sous le seuil légal, etc.

Sur les conditions de travail, là encore, le BTP est très en retard. D’où, bien entendu, la concurrence déloyale préjudiciable aux fournisseurs honnêtes qui, eux, respectent les droits de leurs employés. Autrement dit, la responsabilité pèse sur les épaules du client, seul responsable de choisir parmi les fournisseurs respectueux de l’humain. Notre indignation quant au sort des ouvriers dans d’autres pays en développement est presque risible quand on sait le quasi-esclavage pratiqué sur notre propre territoire.

Lutte contre la corruption

Il y a vingt ans, j’ai quitté la Chine pour m’éloigner de la corruption qui y est omniprésente. Il fallait sans cesse dessiner le circuit menant aux personnes à rémunérer. Encore une fois, la situation n’est pas vraiment meilleure en France.

Les règles affichées sont claires, mais il y a beaucoup d’hypocrisie. Une entreprise de renom qui prend connaissance d’un fait de corruption en son sein préfère inviter le délinquant à transiger et conserve le silence pour préserver la réputation de la société, les conséquences prévisibles et surtout le cours en bourse.

Dans le BTP, les pratiques de corruption sont répandues et les méthodes toujours les mêmes : pots‑de‑vin, trafic d’influence, entente entre concurrents, appels d’offres truqués, etc. D’après une étude récente sur le niveau d’exposition des secteurs d’activité au risque de corruption, réalisée par le groupe d’audit et de conseil Grant Thornton, la construction arrive en tête, les industries extractives en second, et l’immobilier en troisième (Source).

La loi Sapin 2 se dote certes d'un arsenal légal strict pour lutter contre la corruption. Mais il ne s’applique qu’aux entreprises générant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions d’euros et dont les effectifs sont supérieurs à 500 personnes. Or la très grande majorité des acteurs du BTP est en dessous de ces seuils. Si bien que les effets de la loi sont très limités dans ce secteur.

Parité

D’après l’observatoire des métiers du BTP, les femmes n’y représentent que 12 % des salariés. Plus précisément, les femmes ne représentent que 10,5 % des effectifs techniques et d’encadrement, et 0,7 % des chefs de chantiers. Sur ce terrain, la Fédération Française du Bâtiment œuvre fermement en vue de féminiser tous les métiers du BTP et mettre un terme à l’image très machiste du secteur. Certes, l’évolution va dans le bon sens. Mais c’est beaucoup trop lent, comparativement à la féminisation générale du marché du travail. D’après la CAPEB, les effectifs féminins salariés dans le bâtiment n’ont augmenté que de 4,6 % dans entre 2007 et 2017.

En matière de parité, le chemin à parcourir reste donc très long. D’autant qu’il convient de signaler que pour échapper délibérément au quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administrations imposé par la loi Copé-Zimmerman, certains groupes du BTP comme LafargeHolcim se sont expatriés dans d’autres pays beaucoup plus souples sur ce point.

Une RSE spécifique

À la lumière des faits précités, il y a fort à craindre que le BTP soit hélas le secteur le plus hermétique aux valeurs progressistes qui forgent la société contemporaine, tant en termes environnementaux, sociétaux et de gouvernance.

La marge de progression y est telle que la RSE appliquée au BTP doit faire l’objet d’une réflexion spécifiquement dédiée à ce secteur, très distincte de la RSE appliquée à l’économie générale. D’ailleurs, des labels spécifiques au BTP ont déjà été mis en place : le Décret Tertiaire incite à construire des bâtis écoresponsables, les label HQE et BBC, obligatoires pour louer un bien, et le label RSE SCOP BTP.

Ceci étant, la filière BTP doit aussi bénéficier des instruments mis en place pour optimiser l’impact sociétal de l’économie générale. Les labels BeCorp, Lucy et Entreprise à mission restent indispensables à toute entreprise désireuse d’optimiser son image RSE auprès de ses clients. À ce titre, il est urgent aussi que la Banque de France ajoute la performance extra-financière comme critère d’évaluation des entreprises.

Enfin, il faut impérativement souligner les bénéfices réels de la RSE dans le BTP, à savoir notamment la réduction des coûts par l’économie d’énergie, l’amélioration du bien‑être des employés, l’optimisation de l’image de l’entreprise auprès des clients et des parties prenantes, et bien entendu l’insertion de l’entreprise dans l’évolution de notre époque.

Or pour beaucoup trop d’acteurs du BTP, RSE rime hélas encore avec surcoût et charge. Ce qui prouve le grave défaut de communication sur les bénéfices de la RSE. Le discours de nos élus ne suffit plus. Il est donc urgent de créer un réseau d’ambassadeurs RSE sur le terrain, constitué d’entrepreneurs dévoués à cette cause, et prêts à la défendre auprès de leurs homologues. Seule la preuve par l’exemple peut faire progresser la RSE.

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