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« Les freelances sont à l’avant-garde des nouveaux modes de travail »

© Anna Shvets

Qui sont les freelances, quelles sont leurs compétences et leurs aspirations ? On a demandé à Vincent Huguet de Malt et Vinciane Beauchene du BCG.

L’étude « Freelancing in Europe » menée par Malt et le cabinet BCG auprès de plus de 3 300 indépendants en France, en Espagne et en Allemagne interroge les aspirations ou motivations des freelances, mais traduit également l’évolution d’un statut de plus en plus adopté par les travailleurs. En creux, l’étude trace les tendances du futur du travail. Entretien avec Vinciane Beauchene, directrice associée du BCG et Vincent Huguet, CEO et cofondateur de Malt.

Depuis quelques années, vous menez une étude à propos des freelances, de leurs aspirations et de ce qu’ils révèlent de l’entreprise et des nouveaux modes de travail. Quels étaient les points saillants de cette étude ?

Vinciane Beauchene, directrice associée, BCG : Trois points m'ont marquée. Tout d’abord, avec cette étude, on a constaté que le niveau d’expérience et de qualification des travailleurs indépendants est assez élevé : 90 % d’entre eux ont au moins 9 ans d’expérience. Ensuite, il s’agit d’individus qui souhaitent ce statut. Ils ne veulent pas faire autre chose – c’est le cas de 70 % d’entre eux. C’est d’autant plus remarquable dans un contexte de Grande Démission où on dénombre 73 % des salariés dans le digital qui déclarent vouloir changer de métier dans les deux prochaines années. Ce niveau d’adhésion des indépendants est frappant. Et enfin, troisième point : l’apprentissage en continu. Nombreux sont ceux qui se forment au moins une demi-journée par semaine.

Vincent Huguet, CEO et cofondateur de Malt : Chez Malt, même si nous constatons chaque année une hausse du nombre de freelances, entre 2020 et 2021, leur nombre a tout particulièrement crû – à plus de 40 % sur l’ensemble des métiers en indépendant. On a remarqué également une grande richesse dans la diversité des profils. Auparavant, on résumait la fonction de freelance à des métiers ayant trait à la tech ou à la communication. Entre 2020 et 2021, on a constaté une hausse de plus de 63 % des métiers plus transverses, des fonctions support – achats, gestion de projets, RH – qui adoptent un statut d’indépendant. C’est assez inédit. Le phénomène peut être relié à la Great Resignation et au confinement ; beaucoup de salariés ont fait le choix après les confinements du travail indépendant.

Un autre point qui m’a marqué : le pourcentage encore faible de freelances qui travaillent avec les grandes entreprises – 15 % en France, 20 % en Allemagne et 5 % en Espagne. Bien sûr, c’est mathématique, il existe davantage de PME, mais les grandes entreprises embauchent beaucoup. Ça évolue assez rapidement. Les grandes entreprises sont en train de s’adapter à ces nouveaux modes de travail. Elles n’ont pas vraiment le choix ; elles vont devoir apprendre à intégrer dans les processus, leurs contrats, leur comptabilité davantage de travail indépendant.

Un autre point saillant et assez remarquable de l’étude repose sur la question de l’intérêt de la mission. C’est assez nouveau. Plus d’un travailleur indépendant sur deux privilégie l’intérêt de la mission par rapport au prix. Le projet, ainsi que les valeurs de l’entreprise vont primer dans le choix du freelance.

La rémunération n’est donc plus l’élément-clé ?

Vincent Huguet : Sans aller jusqu’à dire que la rémunération n’est plus cruciale, je dirais qu’en tout cas, les freelances ne transigent pas sur leur choix. S’ils prennent ce statut, c’est justement pour avoir le choix.

Vinciane Beauchene : Pour revenir sur la question de la diversité des profils évoquée par Vincent un peu plus tôt, on peut l’expliquer par un désir de flexibilité, beaucoup plus présent chez tous les salariés, même avant la crise. La flexibilité est tout en haut des motivations dans le choix d’un emploi salarié. Et c’est cette même aspiration qui peut motiver les changements de parcours. Quant à la dimension mercenaire du choix des missions freelance, je préciserais. La rémunération est un élément nécessaire, mais non suffisant. 60 % des freelances ont déclaré dans notre étude qu’ils ne prendraient pas une mission qui ne serait pas à la hauteur des valeurs de diversité et de durabilité.

Cette intransigeance se retrouve-t-elle chez tous les freelances, peu importe leur âge ou niveau d’expérience ?

Vincent Huguet : Nous n’avons pas exactement mesuré, mais on a noté une certaine unicité dans la façon de penser le travail chez les freelances, peu importe leur âge.

Vinciane Beauchene : Nous ne l’avons pas mesuré dans cette étude-là, mais l’idée revient souvent dans d’autres études que nous avons menées. Il s’agit d’un mouvement de fond dans la société, qui se retrouve adopté en avant-garde parmi les travailleurs indépendants. Les freelances étaient par exemple les premiers à considérer le travail à distance comme le mode de travail le plus efficace. Ces méthodes sont aujourd’hui beaucoup plus adoptées. Ils ont vraiment un rôle de poisson pilote qui permet d’identifier ce qui marquera le futur du travail. Les grandes entreprises ont recours aux freelances pour leurs talents, leurs compétences spécifiques, mais le travail avec ces derniers a un bénéfice indirect. Les entreprises gagnent un accès à une culture, une façon de travailler en avance.

Vincent Huguet : On aime bien utiliser le terme de pollinisation à ce propos. Les indépendants butinent un peu partout, travaillent dans et pour différentes entreprises puis vont essaimer ces nouvelles cultures et méthodes. À noter qu’ils ont également un tout autre rapport à la hiérarchie, beaucoup moins complexé. Un client est un client, certes, mais ils ont moins d’enjeux politiques et amènent donc une certaine fraicheur dans les organisations.

Vinciane Beauchene : Un chiffre illustre assez bien ce qu’explique Vincent. 66 % des freelances que nous avons interrogés se plaignent du fait que les processus en entreprise manquent de flexibilité ou sont trop rigides. C'est la première difficulté qu’ils citent. Les freelances ont beaucoup à apprendre aux entreprises dans leur capacité à informer et à remonter les points d’achoppement, les pistes d’amélioration dans les process d’une entreprise.

Les freelances sont à l'avant-garde des nouveaux modes de travail, dites-vous dans l’étude. Ils pourraient donc être à l’avant-garde des nouvelles modes de gouvernance ?

Vincent Huguet : Le management à l'ancienne fait en tout cas fuir les salariés. Avec les freelances, les entreprises doivent faire et être en confiance. Cette relation basée sur un contrat et la satisfaction mutuelle du client et du prestataire pousse à repenser le management. Un freelance n’est pas managé, mais il travaille pour un projet avec probablement un chef de projet interne qui l’intègre à l’équipe.

Vinciane Beauchene : Les freelances sont à l'avant-garde des nouveaux modes de travail, ils les incarnent. Ils ont un rôle de catalyseur auprès des entreprises. En revanche, en matière de nouveaux modes de gouvernance, oui, ils sont à l’ « avant-avant-avant-garde ». On est dans un futur assez lointain. La crise a accéléré les choses. Plus personne ne remet en cause le désir des salariés à avoir plus de flexibilité. Quant au reste, on est encore au tout début.

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