Des hommes et des femmes autour d'une table

« Ce n’est pas parce qu'on est en quête de sens que l'on se fiche de l’argent »

© BBC

Le monde du travail est en plein bouleversement – pandémie, « grande démission », recherche de sens, reconversion... Laëtitia Vitaud, experte du futur du travail, en explique les raisons et donne les moyens pour retrouver du sens.

Perte de sens, salaire bas, contreparties inexistantes, frontière ténue entre vie pro et perso… nombreuses sont les raisons qui expliquent les grandes transformations du marché du travail. Conséquences directes de la transition numérique corrélée à une pandémie bien salée, notre rapport au travail quasi-identitaire s’est vu modifié.

Laëtitia Vitaud revient sur les raisons historiques de ces bouleversements économiques et analyse le besoin des travailleurs actuels de s’affranchir des contraintes liées à leurs conditions de travail. Mais comment régler l’équation insoluble qui lie la quête de sens, l’envie d’autonomie et le salaire juste ? En réintégrant la dimension collective dans sa vie professionnelle.

Interview.

Laëtitia Vitaud, autrice du livre Du labeur à l'ouvrage aux éditions Calmann-Lévy

Depuis plusieurs mois, les phénomènes de la « grande démission » ou du « big sabbatical » se sont amplifiés aux États-Unis. Est-ce la même chose en Europe et plus précisément, en France ?

Laëtitia Vitaud : Il y a beaucoup d'idées reçues à propos de la fameuse « grande démission américaine ». Ces derniers mois, près de 4 millions d’Américains ont changé de job. Une situation inédite, dont les causes ne sont pas liées en premier lieu aux cadres qui seraient lassés par leur travail en pleine pandémie, mais plutôt à trois grands facteurs. D’abord, durant les confinements successifs, les écoles et les crèches ont fermé et donc plusieurs millions de femmes ont dû quitter leur travail pour s'occuper de leurs enfants. En parallèle, des milliers de travailleurs dans le secteur de l'hôtellerie et de la restauration ont dû arrêter leur activité. Et comme cette période a duré longtemps, ils sont passés à autre chose et certains d’entre eux ont entamé une reconversion. Enfin, de nombreux Américains âgés entre 50 et 60 ans ont pris leur départ anticipé à la retraite. Ils ont dû faire un choix entre : continuer de travailler mais être plus vulnérable face au virus, ou utiliser leurs économies mais rester chez eux (ce pour quoi ils ont majoritairement opté). Ces trois causes réunies ont créé un énorme appel d'air sur le marché du travail aux États-Unis. Il y a donc assez peu de points communs avec l’Europe, excepté pour le secteur de la restauration où le même phénomène a été observé, mais où des mécanismes de chômage partiel ont maintenu les gens dans l'emploi et ont permis de minimiser l’impact sur les carrières.

Et si on prend l'exemple du secteur de la restauration, quel effet a eu la crise sanitaire sur nos ambitions et aspirations, que ce soit en Europe ou aux États-Unis ?

Il faut partir du principe qu’il y a une polarisation du marché du travail. C’est-à-dire qu'il y a beaucoup de contrats précaires et de contrats atypiques aujourd’hui dans les pays capitalistes : les contrats zéro heure en Angleterre, les emplois Schröder (Hartz IV) à 450 euros par mois en Allemagne et les micro-entrepreneurs en France. Auxquels s’ajoutent des CDD subis avec des horaires atypiques. Ainsi, nombre de ces contrats précaires, peu rémunérés et peu valorisés, se retrouvent dans le secteur de l'hôtellerie-restauration, mais aussi dans les services à la personne, les services de proximité… Une pénurie de main-d’œuvre se crée, les travailleurs se disant « qu’ils n’ont rien à perdre » à quitter un poste avec des conditions de rémunération si peu attractives.

On constate également une dichotomie très forte entre les insiders : des actifs bien protégés en CDI, CSP+, fonctionnaires… et les outsiders qui représentent les nouveaux entrants sur le marché du travail, plus concernés par des contrats précaires. Mais on relève un indicateur intéressant sur des emplois plus privilégiés, celui du nombre de personnes qui quittent leur travail avant la fin de la période d'essai. Depuis 10 ans, il est en forte augmentation et a encore augmenté depuis le début de la pandémie.

Aussi, il n’existe pas les mêmes barrières à la sortie. Quand vous êtes nouvel entrant, vous n'avez pas grand-chose à perdre et vous quittez un travail plus facilement, sans parler de « réflexions profondes sur le sens de votre travail ». Ce qui est moins le cas pour les plus privilégiés, même si les métiers du numérique sont en forte croissance, offrant ainsi de nouvelles opportunités.

Mais n’y a-t-il pas une bonne partie des travailleurs aujourd’hui qui sont en quête de sens dans leur travail ? Une quête de sens qui primerait sur le salaire ?

C'est une bonne remarque, mais je dirais que la causalité ne va pas dans ce sens-là. Ce n'est pas parce que « je suis dans une quête de sens que je me fiche de l'argent ». Mais plutôt parce que les conditions matérielles, la sécurité de l’emploi et la définition de la réussite ont changé. On se dit « pourquoi accepter les emplois qu'on a accepté avant, alors que les contreparties se sont désagrégées ? ». Aujourd’hui, la valeur relative de la paie est moindre qu'il y a 30 ans (notamment pour les fonctionnaires). Aussi, la paie a augmenté moins vite que le coût du logement. On assiste donc à une paupérisation relative de la population. En effet, d’après l’INSEE, la taille moyenne du logement quand la personne de référence dans un foyer a 30 ans est de 30 m², alors que si la personne référente a 65 ans, c’est 60 m². Du simple au double.

On voit se multiplier depuis des années les discours sur le sens des valeurs de l'artisanat, le rejet des bullshit jobs, le management toxique, l’envie de contribuer de manière authentique à quelque chose qui sert à tisser du lien social, à ne pas détruire la planète.

L’accélération des usages numériques n’a donc pas changé notre rapport au travail ?

En effet, on voit se multiplier depuis des années les discours sur le sens des valeurs de l'artisanat, le rejet des bullshit jobs, le management toxique, l’envie de contribuer de manière authentique à quelque chose qui sert à tisser du lien social, à ne pas détruire la planète. Et c’est la conséquence d'un rapport au travail qui s'est complètement transformé par des évolutions économiques profondes, notamment l'accélération des usages numériques et un brouillage entre la sphère personnelle et professionnelle. D’un côté, on a fait sauter les verrous qui empêchaient le télétravail. Notre manière de travailler a changé, ce qui augmente les inégalités dans les entreprises et les postes de manière importante. Il y a des emplois qui pourraient être faits autrement, les exigences sont aussi plus hautes. De nombreux travailleurs tiennent tête face à leur employeur pour négocier du télétravail dans leur contrat, ce qui peut parfois créer une hétérogénéité entre différents collaborateurs et les met également en concurrence. Mais d’un autre côté cette accélération des usages numériques nous oblige parfois à rester 10 heures par jour devant un ordinateur sans même bouger d'une pièce à une autre, pour aller à une réunion. Un contexte où l’on a vu se multiplier les phénomènes de tunnels, une surcharge cognitive très forte, des burn out, un énorme épuisement psychique qui peuvent se conclure pour certains par une énorme remise en question et un changement de vie professionnelle. Tout le monde rêve d’un modèle de travail avec plus d'autonomie, de responsabilité, plus de créativité où on réconcilie la tête et les mains.

La transition numérique a débouché sur de nouvelles attentes de la part des salariés : être son propre patron, rééquilibrer sa vie pro et perso... A-t-elle modifié (dans le bon sens) les conditions de travail des salariés ?

Même si nous sommes passés du paradigme industriel au paradigme numérique, les contreparties pour la grosse majorité des travailleurs se sont dégradées : la sécurité de l’emploi n’existe plus, la protection sociale n’est plus aussi forte qu’avant, les syndicats ne sont plus aussi puissants pour défendre les salariés, la paie n’augmente plus de manière systématique, les congés n’augmentent plus, le temps de travail ne baisse plus… face à un prix du logement qui ne cesse d’augmenter. Et ce constat est une conséquence de bouleversements économiques qui redessinent la carte géographique du travail et de la poursuite de l’exode rural vers les villes. Il y a cette idée reçue que les travailleurs partent faire du télétravail en campagne, mais en réalité très peu se sont réellement autorisés à le faire. Et d’après l’ONU cet exode rural devrait s’intensifier ces prochaines années pour atteindre une urbanisation de la quasi-totalité de la population mondiale en 2050. Il y a donc des clusters de talents qui se concentrent dans ces endroits et créent des disparités ailleurs.

À vouloir individualiser nos tâches, on a oublié de partager du temps avec les autres, de défendre ensemble les intérêts de chacun et finalement, on se sent seul. Il faut donc faire un rééquilibrage entre son travail et son rapport aux autres, en intégrant une dimension collective à sa quête de sens et donc réinventer, en quelque sorte, le syndicalisme.

Face à ce constat, on remarque que de nombreux salariés se mettent à leur compte. Pouvons-nous parler de travail à la carte que l'on pourrait consommer de façon individualisée ?

Oui, j’appelle cela le contrat d’ouvrage, un « travail à soi », c’est-à-dire : moins de spécialisation, plus de mobilité, moins de division, moins de taylorisation, moins de chaînes hiérarchiques interminables pour valider la moindre décision… car à l’échelle individuelle et de l’entreprise, il est temps d’aller vers une logique de l’ouvrage. Ainsi, le salarié crée ses propres contreparties et s’affranchit du lien, parfois aliénant, de subordination. Mais il y a tout de même un inconvénient à cela, parce que, sans s’en rendre compte, nous avons perdu le sens du collectif. À vouloir individualiser nos tâches, on a oublié de partager du temps avec les autres, de défendre ensemble les intérêts de chacun et finalement, on se sent seul. Il faut donc faire un rééquilibrage entre son travail et son rapport aux autres, en intégrant une dimension collective à sa quête de sens et donc réinventer, en quelque sorte, le syndicalisme. Tout ce processus passe par négocier collectivement avec les autres pour améliorer ses conditions de travail, retrouver des temps collectifs et des rituels que l’on a perdu et également mutualiser les moyens concernant par exemple la retraite, la santé… Le tout parce que l’humain a besoin de se sentir appartenir à quelque chose de plus grand. À plusieurs, on est plus forts, tout simplement.


Du labeur à l'ouvrage, de Laëtitia Vitaud, éd. Calmann-Lévy

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