L’empathie, nouvel impératif social ?

L’empathie, nouvel impératif social ?

© Toa Heftiba

À l’image de la résilience, l’empathie fait aujourd’hui partie des qualités souhaitables du citoyen moderne, elle est l’invitée d'honneur à la table du savoir-être. Nous en faisons tous ouvertement l’apologie. Mais en quoi cette émotion est-elle structurante pour la qualité de nos relations aux autres ? L’étymologie nous livre déjà une partie de la réponse.  

Par Ariane Giannaros – Thérapeute AEMD AT WORK

Un potentiel de connexion

Du mot grec « ἐμπάθεια » , « εν » pour dedans et « πάθος » pour affection/souffrance, l’empathie laisse entendre la capacité à entrer dans les affects d’autrui – tout sauf un rapport à l’autre en demi-teinte. Selon le dictionnaire Larousse, l'empathie est « la faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui, de percevoir ce qu'il ressent ». Cette définition correspond aujourd’hui à une acception générique et communément admise de l’empathie, nous allons donc nous en servir comme point de départ.

Ainsi, l’empathie mobilise notre intuition pour nous permettre de percevoir les ressentis d’autrui. Elle fait essentiellement appel à une part instinctive de nous-mêmes, à un fonctionnement qui ne s’appuie pas sur le raisonnement.

La perception mobilise nos sensations et consiste à « saisir quelque chose par les organes des sens ». Dans le cadre de l’expression empathique, on peut décrire la perception comme une sorte de « captation » des émotions d’autrui. Autrement dit, percevoir ce que l’autre ressent c’est avoir accès à ses émotions. De cette perception peut naître un vrai potentiel de connexion, un véritable accès à l’autre, avec tout ce que cela peut comporter de beau et de difficile à la fois, voire de dangereux.

Mais si l’empathie mobilise autre chose que le raisonnement rationnel, si elle s'appuie sur des mouvements intérieurs quasi-innés tels que l’intuition, alors est-elle accessible à tous ?   

Une question de dosage

L'empathie, comme le reste de nos émotions, s'analyse sous la forme d’une échelle munie d’un curseur. Hors cas exceptionnels, nul n’en est complètement dépourvu mais nous n'avons pas tous la même appétence.

De cela découle que pour nombre d’entre nous, l'empathie n'est pas l'unique ressort des rapports interpersonnels. Par exemple, il n’est pas impossible que certains mobilisent d’autres forces intérieures (l’envie de faire plaisir, le besoin de se faire apprécier) pour se rapprocher d’autrui. Autrement dit, un niveau d'empathie faible n’est pas nécessairement synonyme de désintérêt pour autrui.

Le niveau d'empathie fluctue nécessairement en fonction des individus et des situations. Toutefois, cette émotion est désormais devenue une injonction sociale au détriment d’une invitation à se connaître et à savoir gérer ce que l’on est. Cet impératif social s'avère en réalité un mécanisme sournois de culpabilisation, imposant un degré d’empathie jugé « nécessaire » et occultant nombre d’émotions annexes. La volonté de normalisation est la négation de la capacité de chacun à gérer son degré d’empathie.

Une gestion complexe

Ceux qui subissent leur empathie

Si le potentiel empathique est aujourd’hui considéré comme une force, un moyen d’aller plus loin dans la connexion aux autres, il peut aussi engendrer une dynamique délétère pour ceux qui se laisseraient submerger, malgré eux, par leur propre empathie. Ces derniers reçoivent ainsi tous les signaux émotionnels positifs ou négatifs de leur environnement sans pouvoir s’en prémunir et deviennent pour ainsi dire « victimes » de leur propre empathie.

Il est donc important pour l’empathique de savoir faire le tri entre ce qu'il « est » en tant qu'individu d'une part et ce qu’il perçoit de son environnement d’autre part. Il ne s’agit pas ici de se protéger des autres car l’empathie se nourrit de la connexion à l’autre mais plutôt de s'assurer d'être suffisamment construit ou, à tout le moins, soucieux de son propre équilibre afin de ne pas souffrir de sa capacité à percevoir les autres.

En effet, lorsque percevoir les autres altère trop, les interactions sont biaisées, les protagonistes ne sont plus à leur juste place. La personne empathique peut finir par s’oublier au détriment de l’émotion de l’autre, générant un espace de déséquilibre et parfois de souffrance.

Ceux qui n’assument pas leur empathie

 Ceux qui n’assument pas leur empathie ou n'exploitent pas leur potentiel empathique se privent, quant à eux, d’une des parties les plus riches de leur personnalité. Il s’agit souvent de personnes qui ont eu, par le passé, l'occasion de sentir que l'énergie des autres les impactait, mais qui, pour des raisons diverses, ont décidé de se protéger contre cette intrusion. Il peut également arriver que l’absence de place ou de valeur accordée à l'empathie dans l’éducation puisse aussi venir obstruer la circulation de cette émotion dans le système affectif d’un empathique. Le problème de ces mécanismes de défense est que la personne s’atrophie, qu’elle s'assèche, privée ainsi d’une partie de ce qui la nourrit, à savoir, sa connexion aux autres.

Le paradoxe de l’empathique est qu’il lui est à la fois nécessaire d’être en connexion avec les autres, c’est l’endroit où il pourrait éventuellement rayonner et exploiter sa force de perception de l'émotion d’autrui, mais dans le même temps, l'énergie d’autrui peut présenter pour lui un potentiel de nuisance important. Eu égard à ce constat, l’injonction sociétale à l’empathie est d’autant plus délétère. Il s’agit ici, avant toute chose, de trouver le juste équilibre.

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